Les journées de février 1594

      Le 6 février 1594, vers neuf heures du soir, les Lyonnais dressent des barricades et tendent les chaînes de la ville. Cette réaction de la population de la ville ligueuse est due à un complot des partisans du duc de Nemours, qui est emprionné au château de Pierre-Scize depuis le mois de septembre 1593 et dont les amis et clients sont honnis par les Lyonnais, en raison des ambitions démesurées et de la brutalité du duc. Mais ce complot est visiblement fomenté par les royalistes, entrés clandestinement à Lyon, pour renverser l'opinion publique en faveur d'un retour à l'obéissance royale, ce qui a lieu effectivement le 9 février.

      Durant ces trois jours de février, du 7 au 9, la ville est en proie à des dynamiques insurrectionnelles royalistes, qui prennent pour origine différents groupes sociaux, de la "populace" et des notables, jusqu'aux diverses autorités urbaines. La confrontation entre ligueurs, nemouristes et royalistes à Lyon est inévitable, ce qui permet de définir plus précisément la structure et les partisans de ces différents groupes tout en cernant les réactions, diverses et variées, des protagonistes devant les événements. La ligne politique du Consulat est particulièrement intéressante à observer lorsque la ville se dirige vers la reddition : exerce-t-il certaines formes de violence envers les ligueurs dès les premiers instants du retour à l'obéissance, préfère-t-il la mise hors de la ville ou l'emprisonnement ? Parvient-il surtout à limiter les débordements inévitables de la foule en colère ? 
      La reddition se déroule en deux phases différentes. Les premiers mouvements populaires, engendrant les barricades le 6 février et provoqués par la peur d'une menace intérieure et invisible, débouchent sur les décisions hésitantes du Consulat : elles ne conduisent pas dans un premier temps à la reddition. L'élément déclencheur de la seconde phase de la reddition se produit à l'aube du 8 février et certains échevins n'y sont pas étrangers. C'est à ce moment-là seulement que les troupes du colonel
Alphonse d'Ornano entrent dans la ville qui se rend officiellement. La politique consulaire amorce alors un tournant.

 

Entre barricades populaires et hésitations du Consulat 


        Les documents, notamment le procès verbal de reddition de la ville, évoquent les barricades érigées par "le peuple", sans préciser qui participe réellement à la rébellion dans la nuit du 6 au 7 février. Toutefois, ils concordent pour placer le quartier de Saint-Nizier au centre du soulèvement.

        Ponson Bernard évoque dans son Journal "un bruit au Change" le soir du 6 février, puis, à trois heures du matin, des désordres rue de la Poulaillerie et au corps de garde de l'Herberie ; Antoine du Verdier mentionne, quant à lui, des barricades dès le soir du 6 février "au-delà de la Saône vers Saint-Nizier". Or, le coeur des deux quartiers, celui du Change et celui de Saint-Nizier, abritent essentiellement des personnes aisées, des notaires, drapiers ou encore marchands, entre les rues Vendrant (ou rue de la Poulaillerie), Longue et Mercière. Les grandes familles bourgeoises y habitent, telles que les Thomassin ou les Lemaistre, et le lieu de rassemblement du Consulat de Lyon n'est pas loin, rue Longue.

        Les bourgeois de Lyon, effrayés par la rumeur d'un complot, ne sont donc pas étrangers à ce tumulte. Ce sont probablement eux qui, ne se contentant pas de fermer les rues avec des chaînes, un moyen traditionnel de défense, mais sans doute trop peu efficace, dressèrent des barricades, notamment à la tête du pont de pierre, tandis que le peuple "reprend les armes", aidé par les sentinelles et les soldats de garde, qui ont déserté le corps de garde de l'Herberie. Le rôle des barricades n'était pas offensif, mais au contraire de défense militaire : il s'agissait de contrôler la rue en empêchant une menace quelconque d'y pénétrer.

       Le mouvement rebellionnaire royaliste, dynamisé par la présence des plus notables, se répand dans la ville au cours de la nuit du 6 au 7 février. Tout commence au quartier du Change, puis, traversant le pont de pierre, le mouvement s'installe dans le quartier de Saint-Nizier, investissant ses rues principales et surtout bloquant la circulation autour du pont, sur la place de l'Herberie. Le matin du 7 février, selon du Verdier "toute la ville est barricadée, jusqu'à l'Arsenal. 

 

Du quartier du Change à l'église Saint-Nizier

Du quartier du Change a l'église Saint-Nizier    La carte, ci-contre, montre le pont de pierre (le pont de Saône) reliant les deux quartiers à l'origine du soulèvement, avec l'église Saint-Nizier bien visible sur la presqu'île, le débouché du pont – qui se nomme l'Herberie - et la place du Change en face de l'église Saint-Nizier, de l'autre côté du pont.
    Jusqu'au matin du 7 février, rien n'est clair, et les autorités urbaines, rassemblées à 9 heures en la maison commune, n'en mènent pas large : les échevins "ont un extême regret de ces nouveaux troubles attendu même qu'ils ne savent d'où ni pourquoi ils sont provenus". Ils craignent une effusion de sang et cherchent des solutions pour pacifier la ville, une fois évoqués la rumeur d'une assemblée de nemouristes et les propos provocants du conseiller Du Bourg.                

      L'assemblée décide alors de "mettre hors de la ville ceux qui ont des moyens de nuire et susciter le peuple aux armes", c'est-à-dire les partisans du duc de Nemours. Cette décision sert les intérêts des royalistes, en débarrassant la ville d'un ennemi faible mais présent malgré tout et susceptible de faire dégénérer la prise d'armes. En même temps, elle dirige toute la population contre les partisans nemouristes, boucs-émissaires d'un soulèvement qui, en secret, est conduit par les royalistes, comme le révèle l'activité de Jacques Jacquet, un échevin royaliste, le matin du 8 février. Les partisans du "parti contraire" (les royalistes) ne gardent ainsi aucune responsabilité dans l'origine des barricades et peuvent toujours agir dans l'ombre pour conduire la population à la reddition.

        En même temps, la direction de la ville vers un retour à l'obéissance du roi n'est pas du tout acquise. Sous l'impulsion de l'archevêque, Pierre d'Epinac, l'assemblée rappelle le serment prêté à la Ligue par la ville. Le prélat lyonnais profite de l'attachement de la population à sa personne, puisque les habitants le considèrent comme le        gouverneur, pour redynamiser la perspective ligueuse de Lyon et appeler à l'aide le duc de Mayenne. Cette fidélité  au "parti" a été fortement revendiquée par l'archevêque : dans le procès verbal de reddition, le devoir de la ville envers la Ligue est rappelé deux fois. 

      Ce procès mentionne une liste de noms de nemouristes qui doivent s'exiler, ce qui permet d'analyser la composition du groupe des partisans les plus notables, c'est-à-dire les leaders, du duc de Nemours. Sur les sept exilés, trois font partie des autorités judiciaires de la ville. Il s'agit de Claude de Tourvéon, lieutenant général criminel, Pierre Austrein, lieutenant particulier de la sénéchaussée, et Laurent De Bourg, conseiller au siège présidial. Tourvéon et Austrein sont de virulents ligueurs, puisqu'ils sont à l'origine du "rafraichissement" du serment de la Ligue, tandis que De Bourg est accusé d'avoir rassemblé les partisans nemouristes, le soir du 6 février. Les quatre autres exilés sont d'anciens échevins : le baron de Vaulx, fervent ligueur, Louis Prost, à l'origine d'un complot en janvier, et Antoine Teste.

      Cette liste de noms indique que le Consulat connaissait assez précisément le groupe nemouriste au sein de la ville. Pourquoi alors ne l'avoir exilé que le 7 février, à un moment critique ? D'une part, cela permet de satisfaire une partie des habitants qui sentent le danger disparaître et donc les tensions se calmer, d'autre part ces personnes ont des charges importantes dans la ville et ne sont pas facilement remplaçables : le groupe ne devait donc pas représenter un danger suffisamment grand, du point de vue des consuls, pour le démanteler, d'autant plus qu'une bonne dizaine de nemouristes avaient déjà été emprisonnés ou avaient fui lors de l'arrestation du duc de Nemours, en septembre 1593.
         Si la décision du Consulat est destinée à calmer les tensions, le soulèvement populaire ne prend cependant pas fin. En effet, devant l'hésitation du peuple, qui ne va pas spontanément vers le
colonel d'Ornano malgré le danger omniprésent, devant l'hésitation des notables, qui ne parlent pas, lors de la séance consulaire, d'un quelconque revirement politique de la ville, et devant l'intransigeance de l'archevêque qui stimule l'assemblée dans le sens d'une continuation acharnée de la ville dans la Ligue, les royalistes doivent agir pour faire pencher, enfin, les habitants dans le sens de la reddition.

        Doivent-ils prendre ouvertement les armes pour obliger la ville à se rendre, ce qui risquerait de faire dégénérer la situation ? Ou plutôt utiliser d'autres moyens plus pacifiques pour amener en douceur les habitants à acclamer le roi ? 

 

L'entrée d'Ornano et la reddition effective de la ville


         Le lendemain matin, 8 février, un grand tableau représentant le roi est accroché au mur de la maison commune, probablement par Jacques Jacquet, échevin de Lyon, tandis que d'autres partisans royalistes distribuent des écharpes blanches. Ces actions simultanées fonctionnent comme les éléments déclencheurs d'un choc psychologique positif dans la population, qui engendre un mouvement spontané vers les défenseurs royalistes de la ville. D'autant plus que l'image royale est accompagnée d'une exhortation de l'échevin pour mobiliser la population:

        "Voici le portrait de notre roi, il nous veut conserver et la Religion Catholique, Apostolique et Romaine. Obéissons-lui, prions Dieu pour sa prospérité, santé et longue vie, et crions tous : Vive le roi".

       Le fait qu'un échevin, donc un représentant de Lyon, initie un tel retournement politique et le légitimise ainsi, entraîne la population dans un mouvement qui fait pression sur le consulat ligueur tout entier pour remettre la ville dans les mains du roi. Seul l'archevêque est outré d'un revirement si rapide de la population et tente de contrôler à nouveau l'événement : "Il ne peut approuver que l'on se fut si légèrement départi de la sainte union catholique pour se ranger au parti du roi, attendu tant de protestations et de serments prêtés à ladite union".

       Mais, s'il parvient, le 7 février, à calmer les esprits et à garder la ville sous domination ligueuse, cependant, à ce moment-là, la pression de la population est trop forte pour modifier le cours de l'événement. Il tente ainsi de convaincre le Consulat d'envoyer une lettre au roi pour le réconcilier avec le duc de Mayenne et une seconde lettre au duc pour demander de l'aide. Mais le Consulat craint par-dessus tout que les barricades ne dégénèrent ; poussé par les échevins royalistes, le peuple choisit alors la voie la plus simple pour clore le soulèvement, c'est-à-dire l'entrée du colonel Alphonse d'Ornano avec ses troupes dans la ville.  
       
Le colonel d'Ornano, resté avec ses troupes à la Guillotière, se garde bien d'intervenir. En effet, un retournement trop brutal de la situation par la pénétration de soldats royaux au coeur de la ville mettrait Lyon en auto-défense et les barricades, érigées contre le danger nemouriste, seraient consolidées pour faire face aux armées royalistes alors perçues comme agressives et dangereuses. L'entrée de d'Ornano se fait ainsi sans violence, vers trois heures de l'après-midi le 8 février, car il y est invité par les autorités urbaines, royalistes ou ligueuses. Les ligueurs présents lors de l'ouverture des portes au colonel sont  résignés à accepter le cours des événements, pour le "bien commun" de tous. Plusieurs échevins sont présents à la Guillotière : Jacques Jacquet, Ponson Bernard, un ligueur, et Colhabaud, ainsi que "bon nombre de notables bourgeois", dont beaucoup de hauts personnages de Lyon, ainsi le sieur de Montconis, qui est président au bureau des finances et trésorier général. 
        Le groupe des royalistes commence à se définir, se partageant en quatre catégories. "Ceux de la première heure" sont les exilés de 1589, comme le président
de Langes ou le lieutenant général de Villars, son gendre, qui reviennent dès le 8 février à Lyon. Les "politiques" sont ceux qui se rallient au roi parce que les intérêts de la ville y sont attachés, comme Jacques Jacquet, qui ne cesse de se référer au "bien commun" de la ville. Les "transfuges" constituent la troisième catégorie de royalistes, qui ont tout intérêt à se soumettre au roi à ce moment-là s'ils veulent garder leurs privilèges et leurs titres, ainsi Pierre Scarron, qui est trésorier général de France au bureau des finances de Lyon. Enfin, les "tards venus" sont les royalistes par conviction qui ne voient plus de raison de s'opposer au roi après sa conversion, comme le sieur de Chevrières, baron de Saint-Chamond, qui fait plusieurs voyages vers d'Ornano en janvier, au nom du Consulat, qui accomagnele colonel lorsqu'il entre dans la ville et va au Consulat et qui est désigné par le Conseil royal comme gouverneur de la ville si l'archevêque refuse la charge. L'action de ces divers groupes, d'origines sociales et de statuts différents, peut expliquer la réussite royaliste de la reddition. 

 

            De la Guillotière aux portes de la ville  

De la guillotiere aux portes de la ville      Toutefois, si l'acte de soumission de la ville à l'autorité royale se fait sans désordres, en est-il de même lorsque l'atmosphère de fête accompagnant l'entrée d'Ornano s'estompe ?

         Le 9 février, à 9 heures du matin, une assemblée est à nouveau réunie à la chambre du conseil de l'hôtel de ville. Alors que les échevins sont sur le point de prendre une décision, la violence du peuple éclate pendant  la séance consulaire : "Bon nombre des principaux et plus notables bourgeois de la ville suivis d'une multitude de peuple armé tous portant l'écharpe blanche [...] veulent désormais se soumettre et demeurer sous l'obéissance du roi". Leur irruption s'accompagne de revendications. Ils réclament la nomination de l'archevêque comme gouverneur, malgré le fait qu'il soit ligueur, et une nouvelle élection d'échevins royalistes. En effet, en décembre 1593, l'élection ne s'était pas faite dans les règles traditionnelles, puisque six échevins ont dû poursuivre leur charge, alors qu'ils étaient déjà en fonction depuis deux ans. En outre, une partie de ceux-ci sont ligueurs et certains attachés à la personne du duc de Nemours. Leurs exigeances ne s'accompagnent pas de violence physique effective, bien que Ponson Bernard évoquât la "grande fureur" de ces personnes et leurs menaces envers les échevins ligueurs, qui "couraient fortune d'être tués", s'ils n'obéissaient pas. Aucune mort violente n'est alors évoquée dans les documents, au contraire de ce qu'il s'est passé lors des barricades de 1589. Les Ligueurs, maîtres de la ville, se livrèrent en effet à une épuration des royalistes, tuant beaucoup de notables lyonnais. 
      Le 9 février 1594, les consuls royalistes, sous pression de la foule, se contentent d'exiler les échevins suspects, nemouristes, comme
Claude de Rubys, ou ligueurs zélés, comme Ponson Bernard, ainsi que d'autres ligueurs trop fervents, environ une trentaine, dont presque aucun ecclésiastique, pour des raisons tenant à l'ordre public. Les groupes de ligueurs sont structurés selon une logique familiale, comme celle de Claude de Rubys, "enrôlant" ses deux neveux dans le parti ligueur attaché auduc de Nemours : il s'agit des Poggio, dont l'un est avocat et substitut du procureur général de Lyon. Leur politique est pensée selon une perspective de pacification de la ville qui évite une montée de violence envers les suspects nemouristes, tout en empêchant le parti adverse de pouvoir se constituer en force d'opposition aux nouvelles autorités. Le "bien commun" est au centre de leur préoccupation, afin de "satisfaire à la volonté du peuple". Les décisions officielles des échevins accompagnent donc l'opinion publique lyonnaise, qui aspire à quitter la Ligue et à retrouver la paix. Le Consulat, après le départ des six échevins suspects -Gella, Thierri, Renaud, Bernard, Noirat, De Rubys- organise ainsi d'autres élections, dès le 9 février, pour calmer la fureur populaire ; les élus se nomment Montmartin, Henri, Mornieu, Polaillon et Pelletier.  
       Le déroulement pacifique de la reddition n'est pas une particularité lyonnaise, puisque les soumissions des autres villes ligueuses n'ont presque pas fait couler de sang, si ce n'est à Paris, ville dans laquelle le Parlement, et non la population ni le roi, se livra à un véritable travail de chasse à l'homme et de répression sévère, prononçant de nombreuses peines capitales. Cependant, beaucoup de ligueurs n'ont pas attendu la sentance de la cour souveraine et ont fui Paris.

       L'état d'esprit des Lyonnais, comme celui de nombreuses villes de province, s'explique par une aspiration à une reprise du commerce et des affaires, ce qui n'aurait pas lieu si les troubles persistaient encore avec une politique de répression dès les journées de février. Cette aspiration est exprimée par les habitants de beaucoup de ville du royaume dès 1593 dans les cahiers de doléance des états généraux, comme celui d'Orléans dont le contenu est relaté par Pierre L'Estoile : "Monsieur Alleaume, député de ceux d'Orléans, arrive à Paris non pour les états comme il me le dit lui-même mais pour demander le commerce". Le commerce sur la Loire fait en effet partie de l'identité d'Orléans, ce qui conduit à une reddition pacifique de la ville en février 1594, par une négociation secrète du maréchal de la Ligue, La Châtre.

      Toutefois, si la volonté des habitants et des royalistes de retrouver une forme de paix a engendré une reddition sans violence, celle-ci n'est-elle pas aussi dûe au fait que les ligueurs ne se sont rebellés en aucune manière ?  

 

La réaction des ligueurs  


La stratégie d'un grand homme d'Eglise 

     L'archevêque de Lyon, Pierre d'Epinac, n'est pas frappé par la répression consulaire, de manière paradoxale, puisqu'il est un des noyaux principaux du mouvement ligueur à Lyon. En effet, le procès verbal de reddition mentionne ses principaux "lieutenants", qui se rattachent au prélat selon des liens de fidélité verticaux et horizontaux. Sa famille est largement engagée dans la Ligue, comme le baron de Lux, son neveu, ou encore le sieur de Chazeul, Guillaume d'Albon, son cousin germain. Les liens de fidélité sont aussi verticaux, les membres de l'Eglise étant soumis à leur prélat, comme le comte de La Barge, archidiacre, ou Claude de Charmazel, doyen de l'Eglise.

       Comment expliquer la réaction des consuls face à ce ligueur puissant et si bien entouré ? Est-ce en raison de son statut d'ecclésiastique, puisque le Consulat  ne s'en prend pas aux religieux ? En fait, la population lyonnaise n'a de cesse de réclamer la nomination de Pierre d'Epinac comme gouverneur de la ville, ce qui sous-entend un attachement réel envers cet homme, très zélé dans l'exercice de sa charge et participant aux réjouissances religieuses de la ville. Les autorités urbaines veulent alors éviter de contrecarrer les revendications des habitants en leur enlevant un religieux qui leur est cher. Il s'agit peut-être aussi de contrôler ce prélat influent en lui confiant une charge lourde de responsabilités, avec laquelle il ne peut s'écarter du chemin politique qu'a choisi la ville, ni exciter le peuple pour le conduire à s'opposer aux autorités royalistes de Lyon, sans se discréditer complètement. 
       Toutefois, malgré la pression des habitants, l'archevêque est prêt à refuser leur offre si la ville se départit du serment qu'elle a fait à l'Union. Il ne peut en effet renier des années de Ligue en seulement quelques jours ; il aurait sans doute l'impression de trahir non seulement une idée mais aussi un homme, le
duc de Mayenne. Il souhaite ainsi une réconciliation du roi avec le duc, ce qui lui permettrait alors, en toute légitimité, de revenir dans le parti du roi :

       "Il lui fallait faire une dépêche pour la [sa majesté] supplier de s'accommoder avec Monseigneur de Mayenne".

       De son point de vue, Pierre d'Epinac affirme lui aussi agir pour le "bien commun", la paix et la conciliation nationale, en tentant de faire aboutir une réconciliation entre les Grands, commencée en mars 1592, mais qui s'enlise rapidement. Cependant, ne craint-il pas plutôt que Lyon, devant les dangers des troupes du marquis, ne se réconcilie trop vite avec le roi qui, en position de force, profitera de la   situation désastreuse de la ville pour bafouer ses privilèges et appliquer une féroce répression ? Si les habitants attendent en effet l'aide du duc de Mayenne et les négociations du duc avec le monarque, Lyon n'aura pas de dette envers les troupes royales, et, suivant la conduite de son chef, pourra choisir entre se remettre entre les mains du roi, en échange de quelques avantages, en particulier le respect des libertés de la ville, si cher à la Ligue urbaine, ou continuer le combat.

      La voie de la négociation a été choisie par beaucoup de villes, recevant de nombreux avantages en échange d'une reddition honorable effectuée lorsque les autorités urbaines ou les princes ligueurs étaient encore en position de force par rapport à Henri IV, qui préfèrait négocier plutôt qu'employer la force. En Normandie, par exemple, la plupart des grandes villes se rendent contre récompense, par l'intermédiaire du gentilhomme provençal, capitaine ligueur, Villars-Brancas, en mars 1594 : Rouen, Le Havre, Honfleur ou encore Verneuil.

      Toutefois, si Pierre d'Epinac préfère que la reddition n'ait pas lieu à ce moment-là et dans ces conditions, à aucun moment il ne menace les consuls d'une éventuelle intervention ligueuse interne contre les troupes royales, alors qu'il est lui-même un des grands chefs ligueurs de la région. Serait-ce en raison d'un souci du "bien commun" de la ville et d'une volonté de pacifier celle-ci ou serait-ce davantage une preuve de la liquéfaction du parti ligueur à Lyon ?

 

La stupeur de Ponson Bernard
 

      La déstructuration du réseau ligueur à Lyon est visible à travers le journal de Ponson Bernard, qui, même si l'échevin est ligueur, dévoile la réaction de la plupart des partisans de la Sainte Union et, à travers celle-ci, l'amenuisement du "parti". En effet, face à la reddition de la ville, victoire éclatante et soudaine des royalistes lyonnais, les ligueurs sont silencieux -si l'on excepte l'archevêque et ses fidèles-, comme s'ils étaient abasourdis par cet événement qui dure seulement trois jours, sans que pratiquement aucune activité, aucun comportement n'augurent ce retournement soudain de la population.

       Ponson Bernard est bien prévenu que quelques "bruits" au Change ont lieu le soir du 6 février, mais lorsqu'il arrive sur la place, Scarron, qui appartient au parti royaliste, est de garde ce jour-là et lui assure alors que tout est en ordre. Lorsqu'il aperçoit les premières personnes armées et les corps de garde déserts le 7 février à trois heures du matin, il est "ébahi" et ne peut rien faire d'autre qu'attendre la séance consulaire du lendemain, où les échevins attachés au duc de Nemours ne se présentent pas, sans doute par crainte des représailles de la foule en colère.

        Les ligueurs eux-mêmes sont menacés de mort par le peuple, notamment à cause de leur non-respect du droit de la ville d'élire six échevins tous les deux ans. En effet, dans le cas d'une Ligue urbaine qui se dresse contre le roi pour défendre les libertés et privilèges de la ville, le fait que les partisans de cette Ligue ne respectent pas ces mêmes privilèges remontant au Moyen-Age, discrédite le "parti" de la Sainte Union aux yeux du peuple.                      
       Devant la double accusation de la population contre les échevins ligueurs, qui ne respectent ni les droits de la population ni la paix voulue par les habitants, ces derniers "demeurent en leurs maisons, attendant que la fureur fut passée." Surprise, absence de réaction et crainte de la fureur populaire caractérisent donc les ligueurs, comme si, à leurs yeux, la partie était perdue d'avance.

      Le journal de l'échevin dévoile la faiblesse du parti ligueur, de moins en moins structuré et soutenu : les consuls de la Sainte Union ne se concertent à aucun moment pour décider de ce qu'il convient de faire, tandis que l'archevêque agit seul de son côté, accompagné de ses  partisans. Certes, le "parti" est complètement désuni, sans avenir et sans plan préconçu à l'avance, toutefois, le réseau de nemouristes est encore présent à Lyon à ce moment-là et pourrait, dans l'intérêt de la Sainte Union et dans son propre intérêt, s'allier aux ligueurs non attachés au duc de Nemours, afin de faire davantage le poids devant les royalistes. La faiblesse du nombre est ressentie par les ligueurs eux-mêmes, quand ils autorisent des nemouristes déclarés à rester en charge, alors que la foule est au bord du soulèvement devant pareille décision. Les nemouristes, ligueurs pour la plupart, constituent les forces ultimes de la Ligue à Lyon  ; mais la concurrence entre les deux pouvoirs ligueurs est trop forte pour une alliance. 
         Cependant le problème fondamental de la Sainte Union réside dans la pièce maîtresse du coup de maître que réussissent les royalistes, c'est-à-dire dans le secret et la clandestinité du "parti contraire". Les royalistes parviennent en effet à demeurer dans l'ombre jusqu'à la reddition finale, manoeuvrant la "populace" et parvenant à tromper et surprendre les ligueurs qui n'ont pas le temps de s'organiser, de réagir à ce danger soudain, qu'ils n'avaient absolument pas prévu, centrés qu'ils étaient sur le mouvement nemouriste bouleversant la population.  

       La plupart des ligueurs n'ont pas profité des barricades et de l'hésitation du peuple à se jeter dans les bras du roi en ouvrant les portes de Lyon à d'Ornano pour revitaliser le "parti" en déclarant les nemouristes comme ennemis à combattre et ainsi pour redonner une direction ligueuse à la ville. Seul l'archevêque semble agir dans cette direction lorsqu'il vient à la séance consulaire. Mais il tente de convaincre les échevins, les notables en général, à rester dans la Ligue, et non la foule. Or, c'est bien elle qu'il faut retourner, qu'il faut influencer.                                                                                                                                                                                                                   La question de l'opinion publique chez les ligueurs n'a jamais été fondamentale, même s'ils prennent quelques décisions pour limiter les écrits royalistes. Pendant ces trois jours, elle est pourtant essentielle, mais Pierre d'Epinac ne le perçoit pas, alors qu'il aurait pu, lui justement si populaire, agir dans ce sens. Toutefois, les ligueurs peuvent-ils réellement tenter de redynamiser le "parti" à ce moment-là ?  Tout n'est-il pas déjà perdu pour eux ?  La force des royalistes, leur compréhension et donc leur maîtrise de la situation est telle, la situation économique si désastreuse et l'état d'esprit des Lyonnais tellement tourné vers une pacification des troubles, que la Ligue semble de toute façon bien mal en point, et ce dès le moins de janvier.  

 Source des illustrationsLugdunum vulgo Lyon, extrait, [s.d.], [s.n.], XVIIème siècle, Bnf., GED-3943.

Source :    -Achives municipales de Lyon, BB131, pages 20-22.

                 -François Rolle, "Journal de Ponson Bernard, échevin lyonnais, 1592-1595", Revue du Lyonnais, nouvelle série, Tome 31, 1865, pages 441 - 443, 436, 438.

                 -Antoine du Verdier : _Prosopographie ou description des personnages illustres, tant chrétiennes que profanes, Lyon, Frelon, 1603, volume 4, page 2586.                                                                 _Discours sur la réduction de la ville de Lyon à l'obéissance de Henry IV, nouvelle édition, suivie d'une Lettre adressée à l'auteur du Discours, d'une Responce, et de cinq lettres de Henry IV adressées aux Lyonnais, Lyon, Impr. Dumoulin, Bonet et Sibuet, 1843, Bnf., Rés. Lb35 531, in-8°, page  30.

                 -Olivier Zeller, Les recensements lyonnais de 1597 à 1636 : démographie historique et géographie sociale, Lyon, Presses universitaires de Lyon, 1983, page 225. (Pour l'analyse sociale des quartiers de Lyon).

                  -Jean-Marie Constant, La Ligue, Paris, Fayard, 1996, page 435. (Pour l'analyse de la reddition de Paris).

                 -Pierre de L'Estoile, Journal, Paris, Louis Raymond Lefebvre, 1948, page 104.

                 -Robert, vicomte d'Etaintot, La Ligue en Normandie, Paris, 1862.

Commentaires (1)

Herve
  • 1. Herve | samedi, 18 avril 2020
Article très instructif, merci
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